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ENTRETIEN. » On m’avait dit que je ne pourrais même pas courir un marathon « : Fanny Barbara, finisheuse de l’UTMB et de la Diagonale des Fous avec un seul poumon
Dix ans après une opération qui l’a amputée de la moitié de ses capacités pulmonaire, Fanny Barbara a terminé l’UTMB puis la Diagonale des Fous en moins d’un mois et demi. Debrief avec la jeune Bigourdane.
Fanny, on vous avait laissée avant l’UTMB. Depuis, vous avez fini ce trail mythique dans les Alpes avant d’enchaîner avec la Diagonale des Fous à la Réunion. Comment avez-vous vécu ces deux courses totalement différentes ?
De façon très intense, elles étaient très différentes l’une de l’autre. L’UTMB, c’était une espèce de rêve éveillé. C’est une course qu’on a rarement l’opportunité de vivre. Donc je me suis sentie très chanceuse mais, en même temps, je me demandais ce que je foutais là, au milieu de tous les grands coureurs mondiaux, avec mon histoire et mon passif médical. J’étais très honorée et très émue, mais la course a été assez exigeante. La première nuit a été atroce : avec le froid, la neige, la grêle, on a tout eu. C’était dantesque, mais c’est aussi un peu ce que l’on vient chercher dans ces épreuves-là. J’ai accepté, j’ai continué d’avancer et puis j’ai trouvé, à Courmayeur, les amis de Bagnères qui avaient fait le déplacement pour venir me voir. Là, ça m’a énormément touchée et portée aussi jusqu’à la ligne d’arrivée. De Courmayeur à Chamonix, après les avoir vus, c’était un plan sans accroc. La journée a été ensoleillée et merveilleuse, jusqu’à la ligne d’arrivée. Là, cela a été l’explosion d’émotions. J’avais retenu beaucoup de larmes pendant des années, et là elles ont trouvé un peu leur chemin. J’ai beaucoup pleuré et pris conscience du chemin parcouru au-delà de ces premiers 100 miles.
Vous avez couru l’UTMB sous les couleurs d’une association. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Oui, sous les couleurs de la Team Adaptive initiée par Boris Ghirardi, qui a pour but de promouvoir l’inclusion dans le sport et dans le trail notamment, malgré les handicaps, qu’ils soient visibles ou invisibles. J’avais l’impression de porter un message et d’être le porte-voix de cette cause qui me tient inévitablement à cœur. Il ne s’agit pas du tout d’avoir la lumière sur moi — je ne suis pas très à l’aise avec ça — mais plutôt d’honorer mon parcours et de montrer à des gens qui se retrouvent confrontés à la même chose que tout est possible, et que le sport peut permettre de belles choses : déjà de vivre de belles choses, mais surtout de se sortir de difficultés. C’est le témoignage que j’aurais aimé trouver il y a dix ans, lorsque j’ai été confrontée à ce diagnostic.
Sur cette dernière ligne droite de l’UTMB, vous pensez à quoi ?
Sur les derniers mètres de l’UTMB, tout m’est revenu comme un flash-back. Les larmes se sont mises à couler, des voix, des choses qui m’ont été dites ont tourné dans ma tête, et puis je voyais tous les amis, Hugo, droit devant moi sur la ligne d’arrivée, et puis cette arche mythique. Là, je me suis dit qu’il s’en était passé, ces dix dernières années, des choses, et pour une fois, j’étais fière de moi.
On quitte les Alpes et l’UTMB pour la Réunion et la Diagonale des Fous…
C’était une grosse fête, bien qu’avec une certaine appréhension, car une fracture de fatigue survenue après l’UTMB avait semé quelques doutes. Mais je me suis dit que je n’aurais pas cinquante fois l’occasion de courir cette course. De plus, cette année était spéciale, marquant les dix ans de mon diagnostic. J’ai donc eu envie d’honorer cette chance et de tenter, en me disant que, dans le pire des cas, je devrais abandonner pour ne pas compromettre mon avenir ni saccager ma santé, ce qui n’était pas du tout mon objectif. Ce n’était pas la course de la performance, mais une aventure à vivre, car c’est une course extrêmement exigeante où tous les curseurs sont poussés au maximum : technicité du terrain, température, humidité, sans compter le fait de courir sans bâtons, alors que je les utilise souvent pour le ski-alpinisme l’hiver. C’était beaucoup de difficultés, mais cette prudence a porté ses fruits, et au bout de 120 kilomètres, comme je voyais que le pied tenait bien, malgré les dénivelés, j’ai un peu passé la seconde, j’ai accéléré et cela a été hyper bénéfique, car j’accélérais au moment où la plupart des coureurs que je rencontrais étaient en train de décliner. Donc psychologiquement, c’était assez agréable comme sensation. Et je suis allée jusqu’à La Redoute, portée par une ambiance réunionnaise qui est unique. On ne voit cela nulle part ailleurs. C’est une course qui fait partie de la culture locale, et c’était magnifique de pouvoir vivre cela.
Hugo, votre compagnon, était aussi sur la Diag’et il a malheureusement abandonné. Comment l’avez-vous appris ?
J’ai appris l’abandon d’Hugo par mon téléphone, qui a sonné. Normalement, il aurait été en mode avion au fond du sac, mais, sachant qu’Hugo était sur cette course, je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un petit coup d’œil à Livetrail de temps à autre pour suivre son évolution. Il a été dans le Top 20 jusqu’au 130e kilomètre, avec une belle gestion de course. J’étais donc très excitée et très heureuse pour lui, et c’est son appel qui m’a appris son abandon. J’ai vu son nom s’afficher et j’ai compris qu’il y avait très certainement un problème, car Hugo, en pleine course, n’aurait pas pris le temps de téléphoner. Il était très éprouvé, avec des douleurs dans les jambes d’un coup, sans prévenir, il n’arrivait plus à avancer. Psychologiquement, son abandon a été une épreuve dans l’épreuve, et cela m’a mis un coup de savoir que lui abandonnait. J’ai pensé moi-même abandonner pour le rejoindre et le soutenir dans ce moment difficile. Mais il m’a dit que c’était hors de question. Du coup, j’ai fini un petit peu pour tous les deux.
La ligne droite de La Redoute, c’était les mêmes émotions que sur l’UTMB ?
Non, je crois que c’est encore différent. L’UTMB, c’était déjà énorme de se dire que j’avais réalisé cela, j’avais l’impression de vivre ce rêve éveillé. Mais revivre une deuxième ligne d’arrivée, un mois et demi après, sur l’un des trails les plus mythiques du monde, et malgré les difficultés du dernier mois, me semblait encore plus irréel. J’étais très émue, mais c’était différent. J’ai été transportée par l’ambiance de l’île, par son état d’esprit, sa mentalité et le rapport unique qu’ils entretiennent avec le sport. J’ai été séduite. C’est quelque chose d’indéfinissable, de vibratoire, qu’il faut vivre et expérimenter pour comprendre. Tout le monde chante, danse et vit au rythme de la course. C’est magnifique. Je suis partie en toute humilité, et je crois que c’est cela que m’a appris cette course : c’est que c’est un vrai monument et que, quand on le respecte, on arrive à aller jusqu’au bout.
Avez-vous repensé aux mots du chirurgien dix ans plus tôt ?
J’y ai repensé dans la dernière ligne droite de l’UTMB, quand j’ai vu cette arche mythique qui m’avait toujours fait rêver, mes amis et Hugo juste dessous… On ne m’avait pas donné de chance d’être sur la ligne de départ, et encore moins d’arrivée, de l’UTMB dix ans plus tard, car on m’avait dit que je ne pourrais même pas courir un marathon. Là, oui, cette voix est revenue sur les derniers mètres de l’UTMB. À la Diagonale, c’est la voix de Ludovic Collet (speaker sur les deux courses) qui a pris le relais. Il m’a aidée à conscientiser le chemin parcouru, car j’ai tendance à l’oublier, voulant toujours avancer et regarder devant. Mais il est vrai que cela fait du bien de se rendre compte d’où l’on est parti.
Il y a eu enfin tous ces messages de soutien…
C’est une chose que j’ai découverte après l’UTMB. Il n’est pas toujours facile de se mettre à nu et de raconter son histoire avec la maladie, car cela fait partie de l’intime. Mais recevoir des messages de soutien, de chaleur et d’encouragement de personnes confrontées à la même chose donne tout son sens à mon action. Je me rends compte de la portée que peut avoir mon histoire, que cela peut aider certaines personnes. Cela prend tout son sens, oui…