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REPORTAGE. Sabre courbe, uniformes chamarrés, témérité : les hussards, ancêtres hauts en couleurs de nos commandos s’exposent dans ce musée
Venus de Hongrie au XVIIe siècle, les hussards ont combattu partout en Europe et sont entrés dans la légende sous Napoléon, jusqu’à être copiés des États-Unis au Japon. À Tarbes, ce cavalier mythique a son musée. Unique.
Angelo, c’est « Le Hussard sur le Toit » de Jean Giono. Idéal de liberté et de témérité au galop, le héros sabre avec un panache détaché la bassesse humaine. Et d’une seule phrase, l’écrivain trace ce « je-ne-sais-quoi » qui sépare le hussard de tous les autres militaires… « L’embêtant c’est que vous signez vos coups : ils ont tous dix ans de pratique et trois cents ans de désinvolture héréditaire », résume un protagoniste. Et tout est (presque) dit sur le hussard impavide face au danger. Sauf qu’évidemment, derrière ces mots, ce sont bien plusieurs siècles de combats et un imaginaire flamboyant qui resurgissent pour le lecteur…
Un monde d’uniformes chamarrés, de dolmans d’azur parés de brandebourgs d’or, d’argent ou de sang, portant le charivari de cuir et de drap sur ses culottes et ses bottes fines, sabretache au côté et shako sur la tête, pipe au bec sous la moustache en croc : un mélange sans précédent d’élégance, de prestance et de brutalité, à cheval, sabre au clair… Bref, cette cavalerie maintenant silencieuse qui contemple le visiteur au Musée Massey de Tarbes.

Un trésor de 17 000 références
Silhouettes d’ombres et de lumières… Hongrois, Polonais, Français, Russes, Anglais, Allemands : dans ces vitrines 150 uniformes, 600 armes et une centaine de tableaux témoignent alors de royaumes, de révolutions, de républiques et d’empires disparus au gré des champs de bataille, entre 1 545 et 1 945. De la naissance des hussards à la fin de la Deuxième guerre mondiale. Petite partie visible du trésor tarbais puisqu’ »avec nos réserves, nous sommes riches de plus de 17 000 références », pointe Jérôme Girodet, responsable scientifique de ce Musée International des Hussards initié il y a 70 ans par Marcel Boulin, alors conservateur.
En 1955, il s’agissait alors, pour ce dernier, de lier l’élevage du cheval anglo-arabe – né en Bigorre pour la remonte de la cavalerie napoléonienne — à la présence des hussards en garnison à Tarbes, du 10e régiment (jusqu’en 1914) et au 1er Régiment de hussards parachutistes, désormais. Mais aujourd’hui ces panoplies racontent bien plus qu’une histoire locale, lorsqu’on déambule avec Jérôme Girodet : une histoire d’antiques fractures et fusions entre l’Orient et l’Occident, une évolution de « l’art de la guerre » sur tous les fronts et une épopée dont les codes s’exportèrent bien au-delà de l’Europe, vers les Amériques et l’Extrême-Orient.
Guerilla contre l’Empire ottoman
Mais reprenons… 1453, Constantinople tombe et avec elle le dernier phare de l’Empire romain. Dès 1529, les armées ottomanes menacent l’Autriche, Vienne. En Hongrie, depuis le XVe siècle, la cavalerie légère des « huzsàr », chefs locaux commandant chacun 20 cavaliers, lutte contre l’envahisseur turc, supérieur en bataille rangée… Des guérilleros hongrois qui frappent vite et sans pitié : c’est redoutable. Cela séduit Autrichiens, Polonais et Français, bientôt, qui les recrutent pendant la Guerre de Trente ans (1618-1648)…

« Car la guerre change au XVIIe siècle. Il y a de plus en plus de poudre, de matériel, de vivres. Les traditionnelles campagnes militaires du printemps et de l’été ne suffisent plus à détruire les armées ennemies, l’affrontement devient quasi permanent. On a donc besoin de spécialistes capables de faire des raids pour du renseignement et des coups de main rapides, du sabotage, pour couper les ponts, attaquer le ravitaillement et conduire l’ennemi là où on veut l’affronter », détaille Jérôme Girodet. Le hussard est cette arme. Les mercenaires hongrois se louent dans toutes les cours européennes mais le phénomène qu’ils portent va devenir unique.
Ancêtres des commandos
Encore loin du parangon héroïque qu’il deviendra, ce « barbare qui débarque », s’avère une troupe légère très difficile à cadrer. Mais redoutables, donc, dans ce que l’on appellerait aujourd’hui l’action « commando ». Autosuffisants sur le terrain, ils évoluent sans attaches, harcelant l’ennemi et le frappant avec leur accessoire majeur : ce fameux sabre à lame courbe qui exprime l’influence ottomane, marquant les corps et les esprits. Car il déroge à la tradition française, très attachée à la lame droite. Ici, on enfonce la pointe. Là-bas ? On taille avec le tranchant. « Szablya » : avec sa lame courbe directement inspirée du cimeterre, ce sabre originel du hussard vise à mutiler plutôt que tuer. Le but : semer la terreur !

Le sacre du sabre
« Le sabre ne cause pas les blessures les plus mortelles, mais il provoque des plaies spectaculaires qui impressionnent l’ennemi : le sang ruisselle, éclabousse… Ces blessures sont dissuasives. Terroriser l’adversaire fait partie de l’arsenal hussard », souligne Jérôme Girodet. Témoin, cette façon qu’ils ont de courser les fuyards. Certes, elle déplaît à l’employeur français mais il laisse un temps faire, pour l’efficacité…
« Ils les rattrapent à cheval, leur donnent un coup de pointe dans les reins pour qu’ils se redressent sur l’encolure, puis, d’un coup de tranchant, ils les décapitent. » Pratique qui s’effacera tandis que le sabre restera, porteur d’une révolution en France : pour la première fois, c’est la manufacture royale d’Alsace qui se pliera aux exigences des hussards pour faire un sabre à la hongroise et non pas à transformer l’arme des Hongrois « à la française ». Une différence sauvage que le hussard soigne, face aux troupes conventionnelles. Récemment acquis par le musée, un casque de « hussard ailé » polonais le résume aussi. « Il n’y a pas que la vision de leur charge qui est effrayante, il y a le son qui paralyse, ces ailes provoquent un sifflement strident », pointe le spécialiste.

Une tenue qui frappe aussi
Bonnets extravagants, tête de tigre, peaux de fauve : rien n’est gratuit dans les couleurs, les parures qu’on découvre. Il s’agit de sidérer l’adversaire : la forme sert le fond… Mais brandebourgs, pelisse à l’épaule, larges et épaisses ceintures ou tresses protègent des coups, aussi. Sur les croissants du harnachement d’origine, le hussard des débuts accrochait les têtes coupées. En France, cela ne se fait pas, alors on y gravera les visages, pour dire le nombre d’hommes tués. Et puis il y a ce nœud hongrois, ces entrelacs savamment brodés qui disent l’appartenance et les grades. « Peut-être un lointain héritage de motifs celtes ou scythes, seuls autres exemples connus… « , note le spécialiste.
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Impressionner, toujours, mais par un courage farouche surtout : la Révolution et les guerres napoléoniennes marquent l’apogée du hussard. Valmy, Jemmapes, Castiglione, Eylau, inscrits à l’étendard du 1er RHP tarbais, héritier des Houzards de Bercheny… Un colonel d’époque se doit de mener la première charge à la cravache, en laissant ostensiblement son sabre au fourreau, façon de braver l’ennemi. Ou de réussir l’incroyable : le hussard prend aussi à cheval la flotte hollandaise bloquée par la glace au Texel, en 1795, et fait capituler Stettin, participe à toutes les charges en plus de ses raids quotidiens…
La mort à 30 ans
« Tout hussard qui n’est pas mort à trente ans est un jean-foutre », clame Lassalle, leur plus fameux général et chef de la « brigade infernale » qui tombe à Wagram, en 1809, à 33 ans. Et la tête près du bonnet, la fierté ne laisse rien passer : ce sera le sujet même du premier film de Ridley Scott, « Les Duellistes », saignant.
Hussard : dans son armée, il faut en avoir, et si l’on méprise le danger, il faut en être : « une trentaine de nations auront leurs régiments », poursuit Jérôme Girodet. Macabres uniformes prussiens à tête de mort, Anglais rappelant qu’un certain Winston Churchill en fut, Français de Napoléon III et de Solférino, Russes ayant préféré faire servir les cavaliers ukrainiens dans les hussards pour leur faire oublier leur passé de cosaques Zaporogues révoltés contre Moscou, déjà…
Pour toujours l’avant garde

Dans d’autres vitrines, un hussard américain de Philadelphie et un hussard japonais se tournent le dos. Tandis que bientôt, le hussard français endosse aussi la tenue des premiers pilotes sur de nouvelles montures rapides, les avions de 14-18, pour renseigner et chasser. Avant-garde : l’image, aussi, qui du romanesque fera du hussard un héros romantique flamboyant sous le pinceau de Géricault, un « must » littéraire accompagnant le Fabrice de Stendhal, à Waterloo, le père de Victor Hugo « Après la Bataille » ou la silhouette du « Bel Ami » de Maupassant. Hussard : cela deviendra même un style littéraire élégant, précis et enlevé, avec Nimier et ses copains, sans oublier un inspirateur de modes, sous toutes ses coutures… Tarbes, un musée ? Mieux, un monde.