Actualités Hautes-Pyrénées
Le village qui glisse vers la vallée
Depuis l’éboulement spectaculaire d’avril 2018, le village de Viella, dans les Hautes-Pyrénées, vit au rythme d’un phénomène géologique exceptionnel. Le terrain continue de glisser vers la vallée, fragilisant habitations et infrastructures. Alors que les scientifiques multiplient les études et que d’importants travaux de sécurisation ont été engagés, les habitants demeurent confrontés à une menace qui façonne désormais leur quotidien.
Le 13 avril 2018, plusieurs centaines de milliers de mètres cubes de rochers se détachent au-dessus du village de Viella, dans la vallée du Bastan. Cet éboulement spectaculaire intervient sur un versant déjà connu pour sa sensibilité aux mouvements de terrain. Car bien avant cet événement, Viella était confronté à un autre phénomène : un glissement lent mais continu du village en direction du lit du Bastan, rivière torrentielle qui traverse la vallée. L’éboulement de 2018 va toutefois modifier l’équilibre du versant et contribuer à une accélération des déplacements observés sur le terrain. Dans les mois qui suivent, certaines zones enregistrent des vitesses de déplacement pouvant atteindre près d’un centimètre par jour. Des fissures apparaissent ou s’aggravent sur plusieurs habitations et infrastructures, conduisant les autorités à renforcer la surveillance du secteur.
Un phénomène unique en Europe
Les investigations menées depuis 2018 ont mis en évidence le caractère exceptionnel du glissement de Viella. Selon les études réalisées sur le site, le phénomène se distingue par l’épaisseur de la masse en mouvement, supérieure à 80 mètres, ainsi que par son volume particulièrement important. Les sondages réalisés pour tenter d’atteindre le socle rocheux n’ont pas permis de le localiser, y compris à près de 70 mètres de profondeur. Le village repose sur un vaste amas de matériaux meubles composés notamment de colluvions, d’alluvions et de schistes altérés, particulièrement sensibles à l’action de l’eau. Cette configuration géologique contribue à la complexité du phénomène. Les experts soulignent également la combinaison de plusieurs facteurs déstabilisateurs : l’érosion du pied du versant par les crues du Bastan, les modifications des circulations hydrogéologiques souterraines ainsi que l’éboulement survenu en amont en 2018, qui a modifié les contraintes exercées sur l’ensemble du versant.

Une mobilisation scientifique de grande ampleur
Face aux enjeux de sécurité, la préfecture des Hautes-Pyrénées a confié à un groupe d’experts réunissant plusieurs organismes spécialisés une mission de conseil scientifique et technique. Depuis 2018, des investigations d’une ampleur rarement observée sur un glissement de terrain ont été conduites. Une dizaine de forages ont été réalisés, accompagnés de l’installation d’inclinomètres et de piézomètres destinés à mesurer les mouvements du sous-sol et la circulation de l’eau. En 2019, plusieurs campagnes de mesures géophysiques et hydrogéologiques sont engagées. Les chercheurs déploient notamment un réseau permanent d’observation comprenant des instruments sismologiques, géodésiques et hydrodynamiques. Soixante-dix capteurs sismiques sont installés pendant un mois afin d’analyser le comportement du versant. Plus de 150 électrodes sont également déployées pour mesurer la résistivité électrique du sous-sol. Des traçages à la fluorescéine permettent de suivre les écoulements souterrains et de mieux comprendre les relations entre les eaux de pluie et les eaux profondes. Le suivi du terrain s’appuie aussi sur des technologies de pointe : stations GNSS, tachéomètre robotisé observant en continu une cinquantaine de points répartis sur le versant, relevés Lidar terrestres et analyses satellitaires par interférométrie radar (InSAR). L’objectif est de comprendre précisément le fonctionnement du glissement afin d’évaluer les conséquences possibles de différents scénarios, comme une rupture du pied du versant, un nouvel éboulement ou encore l’effet de dispositifs de drainage.
Un phénomène ancien réactivé par les intempéries
Si l’éboulement de 2018 a attiré l’attention nationale, les mouvements de terrain à Viella ne datent pas d’hier. Les premières manifestations du phénomène ont été répertoriées dès la fin du XIXe siècle. Des épisodes de déformation du terrain ont ensuite été observés tout au long du XXe siècle et au début du XXIe siècle. Selon les services de l’État, le glissement a connu une réactivation importante au début de l’année 2018 à la suite d’épisodes pluvieux marqués. L’eau, considérée comme l’un des principaux facteurs d’instabilité des terrains, joue un rôle central dans l’évolution du phénomène. Au-delà du village, le glissement concerne également la RD918, axe routier stratégique qui assure la desserte de Barèges et de la station du Tourmalet depuis la vallée des Gaves.
Des travaux pour tenter de stabiliser le secteur
Afin de limiter les risques, l’État a financé plusieurs années d’études et d’instrumentation du site pour un montant de 1,8 million d’euros. Ces travaux préparatoires ont permis à la commune de lancer, le 2 juin 2025, un programme de sécurisation à hauteur de 1,3 million d’euros et financé à 99 % par l’État. Le chantier comprennait la construction d’un merlon de protection en amont du village afin de limiter l’impact d’éventuelles chutes de blocs rocheux. Cela a permis également des dispositifs de collecte et de drainage des eaux destinés à réduire l’influence des circulations souterraines sur le glissement de terrain. L’objectif était double : protéger les habitations du village et préserver la RD918, infrastructure essentielle pour l’accès à la vallée de Barèges et au secteur du Tourmalet.
Des habitations déjà condamnées
Malgré les efforts engagés, certaines conséquences du phénomène sont déjà irréversibles. Fragilisées par les mouvements de terrain successifs, plusieurs maisons ont été jugées trop dangereuses pour être conservées et ont dû être démolies. En parallèle, l’État accompagne la collectivité dans l’acquisition des biens les plus touchés à travers le Fonds de prévention des risques naturels majeurs. Selon les données communiquées au printemps 2026, le sol s’est affaissé d’environ 1,6 mètre dans le village en six ans. Les experts surveillent également deux zones situées dans la forêt dominant le village. Ces secteurs représenteraient un volume total estimé à environ 300 000 mètres cubes de matériaux susceptibles de se mettre en mouvement.
Une menace toujours présente pour les habitants
En 2026, les autorités demandent aux propriétaires concernés de se préparer à une éventuelle évacuation en cas d’évolution défavorable de la situation. Au total, 88 logements sont considérés comme menacés par le phénomène, dont 23 résidences principales. Pour les quelque 90 habitants de cette petite commune pyrénéenne, l’incertitude demeure. Si les études scientifiques ont permis de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre et si les travaux engagés visent à réduire les risques, le glissement de terrain de Viella reste aujourd’hui l’un des phénomènes géologiques les plus remarquables et les plus surveillés d’Europe.
