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une évolution qui marque les Hautes-Pyrénées
De l’État gendarme à l’État providence : une évolution qui marque les Hautes-Pyrénées. Entretien croisé avec Christian Gélis et Philippe Rouby
À l’occasion d’une réflexion sur l’évolution de l’action publique et de la protection sociale, Christian Gélis, président départemental de la CAF et vice-président national de la CNAF, et Philippe Rouby, président de l’association des anciens de Sciences Po, reviennent sur la transformation progressive du rôle de l’État et sur ses conséquences dans les Hautes-Pyrénées.
La Semaine des Pyrénées : Avant la Révolution française, quel était le rôle de l’État ?
Christian Gélis et Philippe Rouby : Avant la Révolution, l’État joue un rôle relativement limité. On parle souvent d’un État gendarme. Sa mission consiste surtout à assurer la sécurité, rendre la justice, défendre le territoire et lever l’impôt. L’intervention dans la vie économique et sociale reste très réduite. La protection des populations face aux difficultés de la vie ne fait pas encore partie de ses missions. Dans la pratique c’est à l’Eglise que revient le plus souvent la mission sociale : écoles, hospices, hôtels-Dieu notamment.
Comment cette situation commence-t-elle à évoluer ?
Christian Gélis et Philippe Rouby : Les choses changent progressivement au XIXᵉ siècle avec l’industrialisation. Les conditions de travail sont souvent très difficiles et la question sociale devient un sujet majeur. Parmi ceux qui attirent l’attention sur ces problèmes figure le prêtre et penseur Félicité de Lamennais. En 1830, il fonde le journal L’Avenir, dans lequel il défend des idées nouvelles pour l’époque et appelle à une plus grande attention aux questions sociales. Même si ses positions provoquent des tensions avec l’Église, elles contribuent à faire évoluer les mentalités. Quelques décennies plus tard, cette réflexion aboutira à l’encyclique Rerum Novarum, publiée par le pape Léon XIII. Ce texte reconnaît les difficultés du monde ouvrier et affirme la nécessité d’une meilleure protection des travailleurs.
Le XIXᵉ siècle voit aussi apparaître les premières lois sociales.
Christian Gélis et Philippe Rouby : Oui. Un rapport très important est celui du médecin Louis-René Villermé, qui décrit les conditions de travail extrêmement difficiles dans les manufactures, notamment pour les enfants. Ce rapport conduit à l’adoption de la loi de 1841, première grande loi sociale française, qui limite le travail des enfants et encadre celui des femmes. Ensuite, en 1864, une loi dépénalise le droit de grève. Progressivement, l’État intervient davantage pour réguler les relations de travail et protéger les salariés.
Ces idées ont-elles eu un écho dans les Hautes-Pyrénées ?
Christian Gélis et Philippe Rouby : Oui, ces idées ont trouvé un certain écho dans les Hautes-Pyrénées, même si le département reste essentiellement rural au XIXᵉ siècle. Dans un territoire marqué par l’influence de l’Église et par la pratique religieuse, plusieurs initiatives inspirées par le catholicisme social se développent. À la fin du XIXᵉ siècle apparaissent des œuvres sociales catholiques, destinées à venir en aide aux populations modestes. Des cercles d’ouvriers catholiques, des sociétés de secours mutuel et des œuvres de charité se mettent en place, souvent sous l’impulsion de prêtres ou de notables locaux. Dans les villes comme Tarbes ou Lourdes, on voit se développer des initiatives destinées à accompagner les familles populaires, à soutenir les jeunes travailleurs ou à favoriser l’éducation. Ces initiatives prennent parfois la forme de patronages, d’écoles ou d’associations caritatives. Au tournant du XXᵉ siècle, ces mouvements sont également influencés par les organisations catholiques sociales qui se développent dans toute la France, comme les cercles d’ouvriers catholiques inspirés par les travaux d’Albert de Mun. Dans un département rural comme les Hautes-Pyrénées, ces initiatives jouent un rôle important : elles contribuent à diffuser l’idée que la solidarité et l’entraide doivent être organisées et non laissées au seul hasard de la charité individuelle. »
La pensée économique joue aussi un rôle dans cette évolution.
Christian Gélis et Philippe Rouby : Au XXᵉ siècle, la réflexion de l’économiste John Maynard Keynes va profondément influencer les politiques publiques. Keynes observe que les crises économiques, comme celle des années 1930, peuvent provoquer chômage massif et pauvreté. Selon lui, les marchés ne suffisent pas toujours à rétablir l’équilibre. Il défend donc l’idée que l’État doit intervenir pour soutenir l’économie, par exemple en investissant dans les infrastructures, en développant les services publics ou en soutenant la consommation. Cette intervention publique peut permettre de relancer l’activité et de limiter les effets des crises. Ses idées inspireront largement les politiques économiques menées après la Seconde Guerre mondiale et accompagneront la mise en place des systèmes modernes de protection sociale, notamment en Europe.
Certains auteurs ont aussi analysé les limites de l’État providence.
Christian Gélis et Philippe Rouby : L’historien et sociologue Pierre Rosanvallon a notamment montré que l’État providence peut rencontrer des difficultés lorsqu’il ne parvient plus à répondre aux nouvelles formes d’inégalités ou lorsque les citoyens ont le sentiment que la solidarité devient trop administrative. Il souligne donc l’importance de rapprocher les politiques sociales des territoires et des réalités locales.
Que représente aujourd’hui la sécurité sociale dans les Hautes-Pyrénées ?
Christian Gélis et Philippe Rouby : Dans les Hautes-Pyrénées, la sécurité sociale occupe une place importante. Le département compte environ 230 000 habitants, et une part significative de la population bénéficie des prestations et aides versées par la CAF et plus largement bien sûr de l’assurance maladie ou retraite. Cela représente globalement un budget de 1,5 milliard pour notre seul département. On estime qu’environ 45 000 foyers sont allocataires, ce qui représente près de 100 000 personnes couvertes, soit plus de quatre habitants sur dix. Les aides au logement concernent plus de 19 000 ménages. Plusieurs milliers de foyers bénéficient du RSA ou de la prime d’activité dont la mission de versement est confiée pat le conseil départemental. Au-delà des prestations financières, la CAF participe aussi au financement de nombreux services de proximité : crèches, relais petite enfance, centres sociaux ou actions de soutien à la parentalité comme à la jeunesse Dans un territoire marqué par la ruralité, ces dispositifs jouent un rôle important pour maintenir la cohésion sociale. » ils représentent une contribution CAF de près de 19 millions d’euros par an.
Peut-on dire que l’évolution vers l’État providence est terminée ?
Christian Gélis et Philippe Rouby : Non, car la société continue de changer. Les transformations du travail, le vieillissement de la population ou encore les nouvelles formes de précarité obligent à adapter régulièrement les politiques sociales. Mais l’idée centrale reste la même : aujourd’hui, et en particulier depuis 1945 et la création de la sécurité sociale, l’État ne se limite plus à ses fonctions régaliennes. Il joue aussi un rôle essentiel dans l’organisation de la solidarité et dans la protection des citoyens. »