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Occitanie – Valentin Rouby interviewe la sénatrice Maryse Carrère sur la jeunesse et la politique
Après avoir réalisé les interviews de Jean Glavany, ancien ministre et député des Hautes-Pyrénées, Amir Reza-Tofighi le patron national de la CPME, Gérard Trémège, ancien maire de Tarbes, Gabriel Attal, candidat à la présidentielle et Aurélien Pradié député d’Occitanie, Valentin Rouby, président de l’association Tribune des Jeunes, nouvellement créée, a rencontré la sénatrice des Hautes-Pyrénées, Maryse Carrère.
Valentin Rouby, Président de l’association Tribune des Jeunes, échange avec Maryse Carrère, Sénatrice des Hautes-Pyrénées, conseillère départementale de la Vallée des Gaves et 1ère Vice-Présidente du Parti radical de gauche (PRG).
Valentin Rouby : Avec votre expérience de femme politique, et particulièrement de sénatrice, quel regard portez-vous sur la vie politique en général, au niveau national comme au niveau local ?
Maryse Carrère : Mon regard est plutôt positif. Au niveau local, je suis optimiste : je vois l’engagement de tous ces élus, femmes et hommes, qui se sont engagés ou réengagés lors des municipales de mars dernier. Il y a encore des gens prêts à servir les autres, et c’est l’essence même de la politique. Sur l’ensemble du département, seules trois communes n’ont pas eu d’équipe constituée, et elles sont aujourd’hui en cours de renouvellement. Au niveau national, c’est plus complexe. Depuis la dissolution et l’instabilité installée à l’Assemblée nationale, on mesure la difficulté de mener des réformes structurelles. Le Sénat, lui, apporte une stabilité dont notre pays a besoin. Mais avec des majorités fragiles à l’Assemblée Nationale, on se retrouve à empiler de petites mesures plutôt qu’à conduire de vraies réformes de fond. Prenons la protection de l’enfance : elle nécessiterait une réforme structurelle globale. Depuis dix ans que je suis parlementaire, nous n’avons fait que des choses à la mesure de nos moyens de parlementaires, via des propositions de loi examinées en temps programmé très court. J’avais moi-même porté une proposition de loi, adoptée au Sénat, créant des ordonnances de protection pour les enfants de familles touchées par les violences conjugales, reprise depuis par le ministre de la Justice en vue d’un futur projet de loi. Mais ce sont des mesures partielles, jamais une vision globale incluant l’État, la justice et l’ensemble des acteurs sociaux.
Valentin Rouby : Si je comprends bien, l’activité parlementaire fonctionne au coup par coup. Qu’est-ce qui explique cette difficulté à porter des réformes fortes, et comment y remédier ?
Maryse Carrère : C’est d’abord un clivage très fort à l’Assemblée nationale, sans majorité stable : les majorités se construisent au coup par coup, par opportunité. S’y ajoute l’approche de 2027, qui n’incite pas à la sérénité du débat. On vote souvent avec des arrière-pensées politiques, et personne ne veut porter le bilan. Un exemple très concret : le Sénat a porté en 2023 une loi sur la trajectoire « zéro artificialisation nette » (ZAN), qui imposait à l’horizon 2050 l’arrêt de l’artificialisation des sols, avec une règle uniforme et plutôt injuste : celui qui avait le plus artificialisé dans les dix dernières années pouvait artificialiser davantage dans les dix prochaines. Au Sénat, nous avons obtenu une différenciation territoriale pour mieux tenir compte des réalités locales. Mais cette réforme est aujourd’hui en panne : le gouvernement ne l’inscrit pas à l’ordre du jour de l’Assemblée, de peur qu’elle n’y soit pas votée comme au Sénat, dans un contexte où la moindre prise de risque peut déclencher une motion de censure. C’est une situation intenable, et j’espère que 2027 permettra de la débloquer, sans pour autant renouer avec une majorité aussi éclatée qu’aujourd’hui. Autre faiblesse de notre démocratie : légiférer sous le coup de l’émotion, comme on le voit parfois après des faits divers tragiques. Ce n’est jamais une bonne méthode, et cela risque de fragiliser la confiance dans nos institutions, politiques comme judiciaires.
« Le Sénat est une chambre d’apaisement et de sagesse, qui apporte une expertise fine des territoires »
Valentin Rouby : Le Sénat est parfois perçu comme distant, voire inutile par certains citoyens, qui réclament sa suppression. Quel est selon vous son rôle, et celui d’un sénateur ?
Maryse Carrère : Cette perception de distance est presque logique : nous ne sommes pas élus au suffrage direct, mais par les grands électeurs, essentiellement les maires, car nous représentons constitutionnellement les territoires et les collectivités. Nous travaillons aussi davantage dans la discrétion que les députés. Mais le Sénat est une chambre d’apaisement et de sagesse, qui apporte une expertise fine des territoires : environ 90 % des sénateurs ont été maires, conseillers départementaux ou régionaux. Cette pratique du terrain nourrit une culture du consensus et du compromis, et permet un travail plus apaisé, à l’abri de la pression de la rue ou de l’actualité immédiate. Le fait qu’une loi soit examinée deux fois est une garantie de meilleure qualité, je reste une fervente défenseure du bicamérisme. Il y a aussi une raison plus fondamentale : il faut toujours qu’une chambre reste debout en cas de coup dur. Lors de la dissolution, nous sommes restés trois mois sans Assemblée nationale. Dans un contexte de guerre aux portes de l’Europe, qui prend la décision d’engager le pays dans un conflit si l’Assemblée venait à disparaître ? Le Sénat garantit la continuité des institutions et de la démocratie. Nos missions sont les mêmes que celles de l’Assemblée : voter la loi, proposer des lois par l’initiative parlementaire, et contrôler l’action du gouvernement, ce dernier rôle étant essentiel à l’équilibre des pouvoirs et à la défense des libertés individuelles, comme on l’a vu pendant la crise du Covid, où le Sénat a été particulièrement vigilant face à des mesures intrusives comme les QR codes ou le confinement strict. Le Sénat porte aussi une vision « supra-citoyenne » : certaines mesures séduisantes pour les citoyens peuvent avoir des effets pervers sur les collectivités. Je pense par exemple au projet de consigne sur les bouteilles plastiques : séduisant pour le consommateur, mais qui priverait les syndicats de traitement des déchets d’une ressource (le plastique recyclé), actuellement vendue aux filières de recyclage, ce qui ferait remonter la facture des ordures ménagères. C’est une fausse bonne idée que le Sénat est en mesure de corriger grâce à sa connaissance fine des collectivités. Mes satisfactions en tant que parlementaire sont d’ailleurs souvent de petits amendements qui améliorent concrètement le fonctionnement d’une collectivité ou le quotidien de mes concitoyens.
Valentin Rouby : Parlons des Hautes-Pyrénées. Quels sont, selon vous, les principaux défis du département pour les dix prochaines années ?
Maryse Carrère : D’abord, le défi démographique : la natalité s’effondre dans notre pays, et c’est particulièrement sensible pour un territoire rural et faiblement peuplé comme le nôtre. Il faudra compenser par l’attractivité, en s’appuyant sur un atout naturel : la beauté de notre environnement, qu’il faut préserver via les parcs nationaux et régionaux. Ensuite, l’économie et la réindustrialisation, dans la continuité d’un mouvement national de relocalisation industrielle. On a vu pendant le Covid notre incapacité à produire un simple masque ou un sachet de Doliprane. Les Hautes-Pyrénées ont une expérience en la matière : après la désindustrialisation des années 80 (départ de Giat Industries, des industries métallurgiques, de Péchiney), le département a su compenser par une de nombreuses PME à forte valeur ajoutée, dans la céramique, avec Alstom à Séméac ou sur la zone de l’aéroport de Tarbes-Lourdes-Pyrénées. On ne retrouvera sans doute plus d’usines à 3 000 salariés, mais des dizaines d’entreprises de 10 à 300 salariés, c’est un objectif réaliste. Le défi agricole est aussi central, l’agriculture étant un poumon économique du département, en plaine comme en montagne, avec la question lancinante du revenu digne pour les agriculteurs. Le tourisme reste un atout fort : randonnée, thermalisme, stations de ski, avec en juillet 2027 l’espoir d’un classement du Pic du Midi au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui ferait des Hautes-Pyrénées l’un des rares départements à compter deux sites UNESCO. Le défi sera alors de concilier accueil quantitatif et qualitatif, sans tomber dans le surtourisme. Enfin, l’enjeu de la jeunesse : préserver le tissu scolaire malgré la baisse des effectifs, conforter l’université de Tarbes, et pourquoi pas développer une offre de master sur place, pour éviter que les jeunes actifs ne reviennent dans le département seulement à 30 ou 40 ans, après être passés par Toulouse, Bordeaux ou Paris.
« La jeunesse ne se désintéresse pas du fond des sujets »
Valentin Rouby : Pourquoi, selon vous, les jeunes se désintéressent-ils de plus en plus de la chose publique, en particulier de la politique partisane, un désintérêt frappant lors des dernières municipales ?
Maryse Carrère : Je pense que c’est multifactoriel. Il y a d’abord une question de transmission, familiale autant que scolaire : un jeune qui s’intéresse à la politique, c’est souvent parce que ses parents s’y intéressaient déjà. Mon propre père, ouvrier syndicaliste, ne faisait pas de politique, mais je l’ai vu pleurer devant sa télévision en 1981 à l’élection de Mitterrand. Cela marque, et ça m’a donné envie de m’engager. Les partis politiques ont aussi leur part de responsabilité : ils ne donnent pas toujours leur chance aux jeunes. Et l’école a sans doute sacrifié certains apprentissages fondamentaux au profit d’une multitude de savoirs : à mon époque, on apprenait en CM2 qu’il existe une Assemblée nationale et un Sénat. Ce n’est plus systématiquement le cas aujourd’hui. Il y a enfin une inquiétude plus profonde : celle de transmettre à nos enfants, et à nos petits-enfants, un monde où ils vivront peut-être moins bien que nous. C’est précisément ce qui me pousse à continuer mon combat : si je peux contribuer à ce que nos enfants vivent au moins aussi bien que nous, ce sera déjà une victoire. Mais attention : la jeunesse ne se désintéresse pas du fond des sujets. Quand je vais dans les lycées ou les collèges, et que j’aborde avec eux des sujets concrets (protection des mineurs, intelligence artificielle), ils sont engagés, pertinents, et ont de vraies idées. Ce dont ils se désintéressent, ce sont les acteurs qui « font » la politique, pas la politique elle-même. Dès qu’on prononce le mot « politique », on observe un réflexe de rejet, alors que tout est politique au fond. C’est aussi pour cela que je m’inquiète de la séduction qu’exercent certains discours extrêmes et populistes sur la jeunesse. Mais c’est une part normale de la jeunesse de s’enflammer pour des causes radicales. Avec la maturité, ces engagements évoluent souvent.
Valentin Rouby : Auriez-vous des conseils à donner à des jeunes qui souhaitent s’engager en politique ?
Maryse Carrère : S’impliquer dans la vie locale, à la mesure de ses moyens et de son temps, sans nécessairement sacrifier sa vie personnelle pour cela, cela dépend aussi du caractère de chacun. Il faut vivre avec son temps : l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux, les fake news dessinent un monde de plus en plus difficile à appréhender, et les jeunes doivent s’armer pour ne pas se laisser manipuler, en conservant leur liberté de pensée et leur esprit critique. Je reconnais aussi qu’il est souvent plus facile de « sacrifier » un jeune qu’une personne expérimentée en politique, on se dit qu’il a le temps. Mais c’est aussi une chance : un jeune qui démarre aujourd’hui ne se dit plus, comme à mon époque, qu’il va « finir sa vie » dans un même engagement ou un même métier. Cette capacité à se remettre en question, à évoluer, est une vraie force pour notre époque.