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Pyrénées – Quand un jeune interview Jean Glavany, ancien Ministre, sur sa vision de la jeunesse
Valentin Rouby est Délégué Général de l’association Hémicycle France, qui a pour but de sensibiliser la jeunesse aux institutions et à la chose publique de manière générale. Au nom de son association, il a procédé à l’interview de Jean Glavany, chef de cabinet de François Mitterrand, Secrétaire d’Etat à l’Enseignement technique (1992-1993) et Ministre de l’Agriculture et de la Pêche (1998-2002).
Valentin Rouby : Merci d’avoir accepté cet échange. Au vu de votre expérience de la vie publique, pouvez-vous me dire pourquoi la jeunesse se désintéresse-t-elle de la politique ? Et pourquoi semble-t-elle se diriger vers les “extrêmes” ?
Jean Glavany : Difficile de donner une réponse simpliste à ce phénomène. Je pense que c’est la combinaison de plusieurs facteurs. Premièrement, la formation et l’éducation des jeunes (enseignement primaire, secondaire et supérieur). La formation à la citoyenneté n’a pas la place qu’elle devrait mériter. Ce devoir moral de s’engager pour la citoyenneté (voter, s’exprimer, participer) est pour moi essentiel. D’ailleurs des expériences sont menées dans certaines institutions d’enseignement, comme Sciences Po Paris, ou je dispense des cours, qui fait obligation à ses étudiants de s’engager dans une association humanitaire, sportive, culturelle… A mon avis, ils vont dans le bon sens et cela devrait se généraliser. En résumé de ce premier point, de mon sens, la nation française ne s’est pas suffisamment occupée de former la jeunesse à l’engagement et au militantisme (de tout type), ce qui détourne les jeunes de la politique.
Deuxièmement, la responsabilité des politiques eux-mêmes qui ne font rien pour attirer, par un certain nombre d’échecs majeurs, ou dont les comportements ne donnent pas envie et ne sont pas attirants.
Et enfin, les ravages par les réseaux sociaux, en un clic on aime ou on déteste, on résume sa pensée de manière caricaturale. Tout cela encourage une forme de violence verbale qui n’est pas attractive, même si certains jeunes s’en délectent parfois…
Les jeunes sont-ils plus extrémistes qu’il y a quarante ans ? Pas sûr. On dit toujours “si on n’est pas extrémiste à 18 ans, on sera un drôle de « pépère » à 40 ans”. L’extrémisme chez la jeunesse ne me fait pas peur. Avec le temps, on s’assagit et on se modère. Je n’ai jamais été extrémiste, même à la faculté en mai 1968, là ou des amis l’étaient et se sont depuis calmés. Néanmoins, c’est un véritable défi pour les partis républicains, modérés et réformistes, de savoir parler à la jeunesse.
Que pensez-vous du climat politique actuel ? Certains disent que nous revenons sous la IVème République, ce que qualifiait de Gaulle de “Régime des partis”, que nous perdons cette stabilité qui est pourtant la force sur laquelle s’est bâtie la Vème République. Que pouvez-vous nous en dire ?
D’abord sur la question IVème, Vème République et instabilité, c’est un formidable paradoxe que ce constat que vous faites et qui est incontournable. La Vème a été construite notamment pour donner de la stabilité aux institutions avec un régime dont on pense ce que l’on veut, de parlementarisme rationalisé, peut-être même trop et d’un mode de scrutin majoritaire chargé d’éviter l’éclatement. L’évolution politique, par la responsabilité d’un Président de la République qui a voulu briser le système politique traditionnel entre la droite et la gauche en disant “tout ça c’est le vieux monde” et en faisant une dissolution hasardeuse, de ce fait nous avons une représentation nationale qui est quasiment l’équivalent d’une proportionnelle – presque un hémicycle constitué par la proportionnelle.
Les responsables politiques sont aujourd’hui devant une difficulté, habitués et “biberonnés”, si je puis dire, au bipartisme, maintenant il faut qu’ils passent au compromis, au débat d’idées, ce qui a manifestement beaucoup de mal à s’imposer, notamment sous la pression des deux extrêmes – qui sont montés, notamment par la cause du président Macron qui a voulu détruire le système établi en imposant ce socle commun. En s’effondrant les extrêmes montent. C’est une responsabilité écrasante qu’il a prise. Je suis de ce point de vue plutôt sévère voire très sévère.
D’après vous, faut-il changer de régime ?
C’est une question difficile à laquelle je réfléchis beaucoup. Changer de régime, les seuls à le proposer veulent une VIème République, c’est faire une Assemblée constituante pour un changement de constitution…
Néanmoins ces penseurs-là oublient une chose qui rend cette idée-là difficile, voire presque impossible. Cette réflexion est la suivante : un jour le Président de la République qui s’appelait Charles de Gaulle a décidé d’instaurer l’élection du président de la République au suffrage universel, en 1962. A partir de là il a perverti le système, il lui a donné des pouvoirs considérables. On donne une puissance écrasante à cet Homme, qui surpasse toutes les autres. Dans ce cas si c’est excessif, il faut supprimer cette réforme. C’est d’ailleurs ce que disait la gauche en 1962. Seulement, qui va convaincre le peuple français de ne plus lui donner le pouvoir d’élire le Président de la République et que ce serait un pouvoir démocratique ? Je pense que c’est impossible. Il faudrait, je pense, affaiblir le pouvoir présidentiel et renforcer celui du gouvernement (notamment art. 5 et 20 de la Constitution), interdire l’action du Président dans le domaine gouvernemental et définir clairement les “domaines réservés”.
“L’hyper Présidentialisation” du régime a montré ses limites. Il faut manier ce sujet avec de la sagesse et de la réflexion, ce n’est pas un sujet qu’il faut traiter avec précipitation.
Pensez-vous que la Vème République qu’il est nécessaire d’avoir un “Homme providentiel”, c’est-à-dire, sage, transcendant le clivage, en surplomb de la nation ? A titre personnel, je considère comme le dernier grand président François Mitterrand. Pour moi il y en a eu 3, le Général de Gaulle, Georges Pompidou et enfin François Mitterrand. Pensez-vous alors que la Vème République doit obligatoirement avoir à sa tête un Homme providentiel, ou à minima un Homme d’Etat ? En existe-t-il encore ?
Vous êtes gaullo-mitterrandiste alors ! Je suis gaullo-mitterrandiste, je n’ai pas peur de le dire. Mitterrandiste convaincu et militant, je le reste. Même si très décrié par certaines personnes sectaires et pas très honnêtes, mais je suis très sensible à ce qu’a fait de Gaulle en matière d’indépendance nationale et de stabilisation des institutions notamment. C’est pour cela que je m’interroge et que je vous taquine en vous traitant de “gaullo-mitterrandiste”, en réalité c’est un éloge et un compliment.
Pour répondre à votre question, en règle générale je ne crois pas du tout à l’Homme providentiel, on en a eu l’exemple avec M. Macron, élu comme représentant de la jeunesse. Il y avait un dégagisme très fort autour. Je n’y crois pas en général, je crois plutôt à la dynamique de groupe, à l’esprit d’équipe, aux luttes et aux combats. Je crois au collectif et non à l’individuel. En même temps je suis obligé de reconnaître que certains Hommes avec des qualités diverses et de toute provenance existent. Je suis capable de dire que tel homme ou telle femme de droite ont des qualités propres rassurantes. Je suis capable de dire que dans certaines communes il y a un bon maire de droite, en me disant qu’il a un bon sens du collectif. Ce n’est pas une question d’Homme providentiel, mais plutôt d’hommes et de femmes qui ont le sens de l’intérêt général, qui sont capables de défendre des idées et des convictions dans l’intérêt du peuple.
L’Homme d’Etat existe-il toujours ? A titre personnel je crois au destin individuel devant les Hommes, je crois que certaines personnes ont transcendé les sociétés.
Les hommes et femmes d’Etat, cela se perd mais cela existe encore. Il en existe qui aiment servir l’Etat, qui respectent les règles données et qui essaient de faire progresser. Je ne réfute pas votre idée, je dis simplement que le terme de “providence” me choquait. Un homme ou une femme durablement engagée peut marquer son territoire, avec une équipe, durablement par son action. Mais ce n’est pas providentiel, c’est du “retroussage de manches.
Le chef d’Etat Major des Armées a parlé récemment d’un déploiement de la jeunesse, a évoqué le “sacrifice de nos enfants”, l’Europe est-elle à la porte de la guerre ? Est-ce inquiétant, la jeunesse doit-elle avoir peur ?
La guerre est là, aux portes de l’Europe. L’Ukraine est en Europe, on ne peut pas faire abstraction. Doit-on avoir peur ? Il faut toujours avoir peur de la guerre, mais une fois avoir dit ceci, on n’a rien dit. Il faut mobiliser tous les sens et toute son action à la fois sur le plan de la coopération internationale, de la défense nationale, de l’industrie de défense européenne et aussi de la mobilisation d’un peuple.
Concernant la déclaration du Chef d’État-Major, je crois qu’on a doublement mal compris cet homme. A Tarbes, il y a 2 régiments militaires, ce sont aussi des enfants de la République, professionnels certes, mais enfants quand même. Quand on les envoie en opération extérieure, prendre des risques, perdre des enfants n’est pas valable que pour les citoyens, mais aussi pour eux.
Enfin, les réactions outragées à son propos, c’est une erreur fondamentale. Les propos de cet homme sont pensés. On lui reproche de l’avoir dit publiquement, cela veut dire quoi ? Vous pouvez le penser mais pas le dire ? Il ne faudrait le dire qu’à un cercle très restreint, le président ? Je pense que les élus qui disent ceci sont idiots, ils jouent l’hyper présidentialisation du régime. Il faut partager ces choses avec le peuple et le Parlement. C’est l’essence même de la démocratie. Je pense que c’est une erreur de le critiquer.
J’ai 18 ans, qu’est-ce qui devrait m’inquiéter le plus dans le monde de demain ? De même pour la jeunesse de façon globale ?
Je ne sais pas, j’ai tellement peur d’apparaître comme un “vieux con”, j’ai des enfants, des petits enfants âgés de 12/13 ans, je pense à eux. Je suis très méfiant de ce qui pourrait apparaître comme un conseil de “vieux rétrograde”, d’autant que j’aimerai bien être à votre place et avoir 18 ans, avoir de la perspective, alors que la mienne rétrécit.
Plutôt que de vous dire ce dont vous devez avoir peur, je préfère vous dire dans quoi vous devriez vous engager, vous mobiliser.
Vous devez avoir des menaces de guerre, des tensions internationales, des tragédies qu’engendrent des personnalités à la tête de grands pays, qui sont menaçants. Il faut craindre la violence verbale, des extrêmes, des polémiques publiques… Plutôt vous dire cela, il ne suffit pas d’avoir peur, engagez-vous pour la paix, pour la démocratie, pour de grandes causes. Avoir peur c’est paralysant.
Avoir peur, c’est aussi motivant. Nombreux sont les sursauts issus de la peur. Et enfin, quels conseils donneriez-vous à un jeune souhaitant s’investir en politique ?
Déjà s’il souhaite se lancer en politique, il a fait une grande partie du problème. Il s’engage et c’est déjà répondre à une bonne partie du problème.
Je donnerai : S’engager sur la base de la conviction, se battre pour des idées et pour soi. Penser collectivement, s’inscrire dans un club, une association. La politique est une affaire collective et non personnelle. Militez, militez, militez ! Travaillez ! Investissez-vous sur le terrain, soyez au contact des citoyens.