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Mort de Lionel Jospin. « Tu as quel âge, toi ? Tu es bien jeune » se souvient Olivier Steiner qui a rencontré l’ancien premier ministre à l’âge de 10 ans
L’écrivain Olivier Steiner, qui a passé son enfance à Tarbes, rend hommage à Lionel Jospin qu’il a rencontré quand il avait 10 ans.
1986. Tarbes. J’ai 10 ans.
C’est la loi Devaquet — ce projet de réforme de l’université que toute la jeunesse française est en train d’envoyer valdinguer dans la rue. Je ne comprends pas très bien de quoi il s’agit. Personne ne m’a expliqué. Mais je suis là, dans la foule, je gueule, j’agite les bras, je participe. Il y a quelque chose dans l’air ce jour-là qui ressemble à une fête, à une communion, à cette ivresse particulière qu’on n’éprouve qu’une fois dans sa vie — la première fois qu’on croit à quelque chose de plus grand que soi.
Lionel Jospin est ce jour-là à la mairie de Tarbes. Premier secrétaire du PS. Il descend le perron. Les jeunes l’entourent, le disputent, le malmènent un peu, comme on malmenait les adultes quand on avait dix-huit ans et l’impression que l’histoire nous appartenait. Moi j’ai dix ans. Je suis là quand même. Je gueule quand même. Plus fort que moi. Et lui, il tombe sur moi.
Il s’arrête. Il me regarde — vraiment, pas distraitement, pas avec cette condescendance polie des gens importants qui font semblant de vous voir. Il me regarde et il dit :
– Tu as quel âge, toi ? Tu es bien jeune.
– J’ai dix ans, je réponds.
– Dix ans.
– Et qu’est-ce que tu fais là ? Tu es contre le projet de loi Devaquet ?
– Oui, je dis. Avec toute la conviction d’un petit merdeux qui ne sait pas très bien pourquoi il est convaincu, mais qui l’est quand même, profondément, viscéralement, parce que c’est dans l’air, parce que les grands crient, parce que quelque chose se passe.
Il rit. Il éclate de rire. Pas un rire de façade, pas ce rire contrôlé des hommes politiques qui savent qu’on les regarde. Un vrai rire. Et il me dit, avec ce sourire de grand garçon sérieux qui sait aussi, parfois, être drôle :
– Attention. Si tu cries encore plus fort, tu vas devenir tout rouge !
Sur le moment, je n’ai pas bien compris. J’ai trouvé ça gentil. J’ai souri bêtement. Il est parti.
Plus tard, j’ai compris.
J’ai trouvé ça encore plus gentil.
Ce jour-là, sans le savoir, j’ai croisé un homme d’État. Un vrai. Pas un tribun, pas un séducteur, pas un communicant habile qui aurait calculé l’image d’un enfant de dix ans dans une manifestation. Non. Rien de tout ça. Juste un homme qui s’arrêtait devant un gamin, qui lui parlait avec égards, qui riait de bon cœur, et qui portait dans ce rire quelque chose de décidément rare dans la vie publique française : de l’humanité sans calcul. De la présence sans performance.
On a beaucoup dit de lui qu’il était intègre. Ce mot, souvent, sonne creux — on l’emploie pour les gens ennuyeux, pour ceux qui n’ont pas réussi à être vraiment dangereux. Avec Jospin, il avait un autre poids. L’intégrité, chez lui, c’était une façon d’être au monde, pas une posture. C’était quelque chose qu’on sentait dans la manière dont il regardait un enfant de dix ans au milieu d’une foule hostile — avec curiosité, avec chaleur, sans jamais cesser d’être lui-même.
Il a perdu en 2002. La politique a perdu et nous avons perdu avec lui. Cette nuit-là, quelque chose s’est cassé dans la politique française. Beaucoup d’entre nous ne s’en sont jamais tout à fait remis. À commencer par la gauche.
Il avait dix-huit ans d’avance sur nous, et nous ne l’avons pas su.
2026. Tozeur, Sahara.
J’ai 50 ans. Je ne suis plus tout rouge, monsieur Jospin. Juste rose.