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REPORTAGE. Labyrinthe magique et trésors cachés des Pyrénées : voyage au cœur des Baronnies, « un pays dans le pays »


l’essentiel
Dans les Hautes-Pyrénées, en Bigorre, les Baronnies ont une identité à part. Pays de moyenne montagne, de forêts et de secrets, il n’y a qu’une façon de les découvrir : en s’y perdant, l’esprit vagabond… Mais sans rater cinq étapes.

Pour découvrir les Baronnies, il faut respecter trois règles. Couper le GPS. Replier la carte. « Et s’assurer qu’on a fait le plein de la voiture », complète Jean-Claude Viau. Il sait de quoi il parle. Né à Escots en 1954, il a grandi au cœur de ce triangle dont les pointes s’appellent Bagnères-de-Bigorre, Capvern et Hèches. Et il vit à Uzer. Entre les deux villages, il y a 10 km. « Mais ça fait quand même vingt minutes de route, même si on connaît », pointe-t-il.

Vue sur les Baronnies et le Casque du Lhéris.
Vue sur les Baronnies et le Casque du Lhéris.
DDM/P.C.

Alors quand on ne connaît pas… Mieux vaut savoir qu’on entre dans un labyrinthe magique où « l’à-côté » se confond avec « l’ailleurs » au moindre carrefour manqué. « Où le paysage change à chaque virage, entre 27 villages ». Et qu’on ne peut découvrir vraiment qu’en y vagabondant. « Les Baronnies, c’est comme la Lune, il y a la face éclairée et la face cachée », sourit donc Jean-Claude.

La sentinelle de Gaston Fébus

Côté lumière, on prend alors la route de Capvern filant vers Bagnères-de-Bigorre : l’une des plus belles vues qui soit sur les Pyrénées, le Pic du Midi, le Montaigu… Mais, surtout un balcon qui permet d’embrasser les Baronnies dans toute leur profondeur avant de les contempler depuis le château de Mauvezin. Première étape obligée.

Érigé à partir du XIIe siècle et achevé fin XIVe par Gaston Fébus puis sauvé au XXe par une association de passionnés, Mauvezin, c’est en effet « la sentinelle des Baronnies », confirment ses fortifications et donjon restaurés, ses machines de guerre médiévales et sa vue en majesté sur ce « pays dans le pays », résume notre guide. Une enclave à part, de prés de fauche pour les vaches et de forêts peuplées de cerfs, de sangliers, dont l’entrée est veillée par l’abbaye de l’Escaladieu, là-bas en bas.

La deuxième étape à ne pas rater comme elle conjugue l’architecture de son passé cistercien avec les créations contemporaines d’artistes reconnus, faisant vibrer le grand public. Souche et Chouette chevêche géantes de Simon Augade et Lionel Sabatté mais aussi fascinant visage de bronze en larmes, réalisé par Adélaïde Feriot : au fil des expositions temporaires, le parc s’y peuple en effet de sculptures désormais à demeure, au bord de l’Arros.

L’abbaye de l’Escaladieu.
L’abbaye de l’Escaladieu.
DDM/P.C.

Le tiroir à secrets

La rivière qu’il faut maintenant remonterpour ouvrir « le tiroir à secrets » que sont les Baronnies. Direction Bourg-de-Bigorre, donc, « la ‘capitale’ où chacun venait peser ses bêtes sur l’unique bascule ‘baronnienne’, avant de partir les vendre au marché », se rappelle Jean-Claude tandis qu’on roule vers Esparros, troisième étape, incontournable.

Esparros ? Les moins jeunes se souviendront d’abord de sa soudaine gloire nationale et internationale, à la Pentecôte 1966. Depuis deux ans déjà, Ferrat chantait « La Montagne ». Il avait tout dit de l’exode des jeunes vers la ville. Sauf le départ des femmes, effleuré. Finir célibataire, mourir seul : à part épouser la bouteille, pour certains, quel avenir restait-il aux vieux garçons ? Comme ailleurs, la question se pose à Esparros lorsque Philippe Balagna, banquier à la retraite natif du village « et qui connaît Brigitte Bardot », entend le cri d’alarme du maire, Charles Duthu…

Un "pays dans le pays"
Un « pays dans le pays »
DDM/P.C.

Kermesse des célibataires

Contre le dépeuplement, il lance « la Kermesse des Célibataires » pour réunir ceux d’ici et celles d’ailleurs cherchant l’âme sœur, afin de fonder une famille, sauver la commune. Incroyable succès, notoriété nationale et internationale faisant entrer l’événement dans la légende : « C’était l’ancêtre de L’Amour est dans le Pré », se souvient Jean-Claude qui, jeune ado, assista à l’édition de 1967. « Et on aimerait bien relancer ça », confie localement Marie. D’autant plus qu’ »en 2013, l’émission est venue au Gouffre d’Esparros avec Didier, agriculteur à Prat, toujours en couple avec Stéphanie, depuis leur rencontre ».

Le gouffre d’Esparros, justement : LA merveille souterraine des Baronnies, avec son trésor minéral autrement plus réel que celui des Anglais, supposé caché dans le coin pendant la Guerre de Cent ans. Car si à Esparros il faut aussi prendre le temps de monter au Pla du Moula pour faire le sentier du « Pacte des Loups » et s’y remémorer la traque de la Bête du Gévaudan filmée par Christophe Gans en 2000 ; s’y souvenir que Jean-Claude Viau et les Bandolets – sauveurs des chants traditionnels bigourdans — faisaient partie des 350 figurants lors de ce tournage hors-norme aux côtés de Vincent Cassel, Samuel Le Bihan et Monica Bellucci…

Le "requin" du gouffre d’Esparros.
Le « requin » du gouffre d’Esparros.
DDM/P.C.

 

Eh bien, une fois tutoyé le ciel et ses étoiles, il est quasiment inexcusable de ne pas descendre au fond du gouffre, à Esparros. « Classé et protégé au même titre que le Pic du Midi et Gavarnie », rappelle Francis Ferran, directeur du site, ouvert au public depuis 1997 grâce à un éco-aménagement de référence. « C’est en 1938 que Norbert Casteret, pionnier de la spéléologie moderne, découvre cette ‘grotte inconnue’ qu’il baptise ainsi afin de ne pas la localiser pour la protéger », explique-t-il. Et pour cause. « Au fond du puits de 150 m, les 3 km de réseau qu’il explore vont révéler une galerie d’aragonite unique au monde. »

Dans un décor grandiose de stalactites, de concrétions formant d’immenses orgues et draperies minérales, cette cathédrale des profondeurs « fabrique » en effet depuis 168000ans d’extraordinaires cristaux blancs jusqu’à en faire de délicats  »bouquets de lilas » ainsi que les avait baptisés Norbert Casteret », pointe de sa lampe Francis Ferran, tandis qu’au-dessus des têtes, la roche creusée par l’eau raconte l’histoire des Pyrénées sur des millions d’années.

« Petite Amazonie » 

L’eau… Dont le royaume en surface s’appelle aussi la Gourgue d’Asque, quatrième étape à une dizaine de kilomètres de là, avec sa luxuriance de buis couverts de lichen, de mousses, de lianes et de fougères « Je pense être le premier à l’avoir surnommée ‘la petite Amazonie’, il y a quelques décennies déjà », note à présent Jean-Claude en remontant cette vallée autrefois secrète où vit le rare « rat trompette », le desman des Pyrénées, l’élégante salamandre et où le randonneur se sent explorateur et presque intrus, en ce lieu fondateur du pays.

La Gourgue d’Asque "petite Amazonie".
La Gourgue d’Asque « petite Amazonie ».
DDM/P.C.

Les Baronnies tirent en effet leur nom des trois baronnies d’Esparros, Lomné et Uzer. Et, « selon la légende, leurs frontières ne se touchaient qu’en un point : le rocher surplombant la source de l’Arros au fond de la Gourgue. C’est au-dessus de cet ‘Oeil de l’Arros’ que les barons se retrouvaient en conseil », montre le guide.

Racines, traditions solidaires, esprit de lutte et conscience du passé au moment de construire l’avenir : documentariste et photographe attentive des Baronnies, de ses femmes, de ses hommes, de leur travail et de cette culture qu’elle aussi partage par le chant, Amanda Meunier, 26ans, est d’Esconnets. Là où elle a repris la ferme familiale, « Chez Navarine », avec ses trente vaches, ses quinze brebis, après sa mère, Bernadette, et feue sa grand-mère, Henriette.

Amanda Meunier
Amanda Meunier
DDM/P.C.

Et « c’est à la Gourgue que j’aime me ressourcer », confie-t-elle. Mais « c’est au Casque du Lhéris que je monte lorsque je veux respirer », poursuit la jeune femme. Le Casque ? Ce n’est pourtant pas le point culminant des Baronnies. à 1 595 m, il est moins haut que le Signal de Bassia à 1921 m (Tira-Moréu des Anciens). Mais ultime étape, il se mérite en grimpant à pied depuis les Palomières.

Mythiques postes de tir aux palombes au-dessus du col, cabane à l’écart du chemin en traversant la forêt, à la sortie du couvert la paroi du Casque domine l’estive et se contourne par le sentier. Comme ailleurs dans les Baronnies, le salut y est sacré dès qu’on s’y croise. Trois mots courtois bienvenus. Respecter le pays et ceux qui y vivent, c’est aussi ça qui permet la sérénité une fois arrivé au sommet.



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